Espace de réflexion, lieu de l’impression, moment de solitude
26 septembre 2008
La main tranchée d’Adam Smith
18 décembre 2008
l’article a été publié ici
Le jour où Wall Street est devenu socialiste est un titre révélateur d’un article de Frédéric Lordon paru dans le Monde diplomatique d’octobre dernier. Pour sauver les banques du chaos, l’État qui avait été évincé de toute la «nature économique», c’est-à-dire chassé d’un mythe selon lequel le marché se régulerait de manière autonome, est devenu la seule bouée de sauvetage possible pour un désastre duquel on ne voit poindre que la pointe de l’iceberg. Ici, rien n’est nouveau. Dans le même ordre d’idée, The Economist du même mois s’inquiétait d’un retour massif de nationalisations dans la sphère bancaire. Cette angoisse esquisse parfaitement la lutte que se donnent les intellectuels à l’égard de la défense ou de l’opposition vis-à-vis libéralisme actuel. Ainsi, on revisite du coup les grands savants de la pensée économique comme Smith, Ricardo, Keynes et surtout Marx.
Peut-on refonder la doctrine néolibérale ?
La réponse est un truisme, non ! Pas plus que l’on ne peut freiner la mondialisation. Pendant des décennies, toutes idées d’altération, de changement, de réforme de la doctrine libérale ont semblé être impossibles puisqu’elles se sont heurtées violemment aux principes si naturels soient-ils de l’autorégulation des marchés et de la création de la valeur par la consommation. Les tares maintenant dévoilées, ont doit penser le monde qui vient en fonction d’une dégénérescence du système. La libéralisation des échanges –et l’évènement historique expérimenté aujourd’hui parle de lui-même- a intrinsèquement nuit aux salaires et aux protections sociales (cf. retraite) puisque la doctrine, allant de soit, amenait des millions de gens à s’endetter pour préserver ce qu’il ne détenait pas réellement : leur pouvoir d’achat. Le Krach de 2008 pour parler avec Serge Halimi a de profondément différent avec les autres turbulences financières antérieures la question de l’idéologie. Ce séisme financier révèle une question morale non pas dans le renouvellement du partenariat étroit avec l’État, mais le rôle péremptoire du consommateur. «La main invisible» qui agençait la dynamique économique pour la rendre authentique et harmonieuse a décidément été profondément entaillée. La science économique a toujours depuis été pensée sous l’angle économiste en affirmant qu’elle était exacte dans son inexactitude, totalement alambique, truffée de subtilités de sorte qu’on a écarté la possibilité de faire l’épistémologie de la science économique. Autrement dit, de se poser la question de manière réflexive ce qu’est l’économie en tant qu’elle est, avant bien même de la saisir sous des argots comme «la balance des paiements», «la circulation du capital» ou «des réglementations fiscales». Comment peut-elle servir le bien public ? Certes, les alertes pullulent depuis des années, la sourde oreille a eu raison de la rénovation du système. Dès lors, on sait que toutes les sciences étant les filles de leurs temps, elles croient dans l’époque où elle réside, incarner la vérité alors qu’on sait fort bien que l’histoire quant à elle en fera le démenti. À voir l’urgence qui s’éveille, on se demande aujourd’hui où est donc la gauche ?
Une gauche spectrale
La symbolique est a son plus haut niveau lorsque l’on constate la crise politique au sein du PS (Parti socialiste) français quant on entend l’équipe Royale bruyante comme un éléphant dans une boutique de porcelaines remettre en question les fondements du Parti. Alors qu’elle a déclaré auparavant avec Bertrand Delanoë qu’être libéral et socialiste demeure totalement incompatible, la gauche se questionne aujourd’hui sur l’orientation libérale de Royale, et de fait, sur celle de Martine Aubry, sa concurrente. Bref, pour résumer la situation, la gauche en France, comme au Canada –si on considère notre gauche arrimée au centre- est tout aussi en crise que le marché. Autrement dit, sans réveiller les fantômes trotskistes, maoïstes et marxistes, on se demande où se situe le contrepoids de l’idéologie dominante. Alors que l’évolution idéologique historique du XXe siècle était binaire, elle semble aujourd’hui presque unitaire et décousue. Où est donc la gauche ? Pas l’utopiste, mais celle qui était la titulaire des bonnes consciences sociales. La gauche n’est plus Marx, l’évidence est présente d’elle-même. Or, le côté social de la médaille semble être complètement oblitéré. Elle est soit pervertie par la radicalité idéologique, ou soit inexistante. Il faut un contre-pouvoir pour réorienter clairement la trajectoire économique. Après la raison d’État, c’est la raison libérale qui s’est diffusée indépendamment de toute instance nationale pour tisser des liens économiques et non sociaux. Cela dit, les trois monstres de l’automobile américaine, rappelons-le, piliers culturels de la société étatsunienne sont venus quérir au Congrès un prêt-relais et se sont manifestement embourbé en déployant leur aisance financière personnelle. La démesure est retournée à Détroit les poches vides.
La preuve des fautes du libéralisme est en ce qu’elle croit d’elle-même. En d’autres termes, la philosophie libérale appliquée par l’économie entend le libre-marché comme facteur d’harmonisation de toute économie basée sur cette doctrine et renvoie directement au principe de richesse. Nul besoin de citer l’ouvrage d’Adam Smith à cet égard. Une harmonisation dit-on produite par la production des richesses par les consommateurs. Or la doctrine ne sait pas pensée elle-même fautive ou coupable, elle s’est crue en tant que loi. La vraie question du libéralisme tant dans sa connotation «néo» ou traditionnelle se retrouve dans la paupérisation, une condition qu’elle a entretenue. Par quoi, une dégression de la condition de vie prescrite par sa propre philosophie où le pouvoir d’achat prévaut sur l’endettement à complètement tronçonné la cohésion sociale. Vulgairement, la prospérité s’est paupérisée. Le laisser-aller est donc aussi visible par cet éclatement en Bourse que les faillites multiples des particuliers. C’est le cas américain, c’est le cas symbolique.
On ne demande pas de lire le Capital. Aujourd’hui, encore quelques-uns croient en l’appropriation des moyens de production de sorte à conduire par la révolution le peuple vers le bonheur de l’égalité, c’est le vocable marxiste par excellence. Plutôt, il faut peut-être penser le libéralisme sous l’égide du social, c’est-à-dire de rendre au libéralisme l’essence même de sa philosophie, le social et le citoyen. La lutte intellectuelle est commencée depuis, et c’est maintenant le moment d’ouvrir le siècle.
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Déjà à sa deuxième lecture en mars 2008 le projet de loi C-484, Loi sur les enfants non encore nés victimes d’actes criminels modifiant le Code criminel a fait des remous à la chambre des communes. Soutenue par Stephen Harper lui-même et même d’autres députés, le projet s’affiche comme fondamentalement contrariant. L’intention n’est pas ici de repenser ce qui a déjà été réprouvé, mais de s’inquiéter de nouveau. À l’aube d’une nouvelle formation gouvernementale, ce n’est pas tant le parti conservateur qui dérange le plus, mais son idéologie. L’urgence l’exigeant, revenons sur ces principes obscurs.
C’est par la lecture des éléments métaphysiques de la doctrine du droit de Kant que j’ai constaté comme Michel Onfray l’avait fait bien avant dans sa pièce Le Songe d’Eichmann, la puissance juridictionnelle née de la pensée des Lumières et principalement chez Emmanuel Kant. À vrai dire, pour être trivial, Kant exprime qu’en tant qu’un État est construit sous l’architecture juridique, de lois civiles, les individus qui ne sont pas représentés juridiquement, n’existent pas. Autrement dit, si comme l’exemple que donne lui-même le philosophe, un enfant bâtard –issu en dehors du mariage— n’est pas selon la doctrine du droit «juridiquement reconnu», conformément à cette logique, il n’existerait tout simplement pas. Puisque l’enfant adultérin est né «hors de la loi», il est aussi né en dehors de sa protection. Kant pousse la logique plus loin : s’il y’a infanticidium maternale dit-il, un infanticide maternel, en pensant à travers la logique de la raison du droit, l’enfant n’est pas mort puisqu’il n’existait pas juridiquement : l’État peut ainsi ignorer son existence ainsi que l’acte qui l’a emporté[1]. Autre temps, autres mœurs. Kant n’avait réfléchi que sur ces cas délicats où la mort morale et légale était plausible.
Si on avance de plus de deux siècles maintenant, nous constatons aisément que la pensée kantienne s’est épurée, elle n’est plus en partie d’actualité. La partie qui incite à la réflexion est celle qui entend reconnaître ce que devrait être une entité juridique de ce qui ne devrait pas l’être. Or, le projet de loi canadien si fameux qu’il puisse être entend modifier profondément le statut juridique de ce qui n’est pas encore humain. En fait, il n’y pas là une modification, mais à proprement parler une construction juridique d’un être qui est toujours en gestation. La réflexion s’exige d’elle-même, et le débat éthique est loin d’être terminé même si Stephen Harper affirme le dossier clos.
Dans La doctrine du Droit, Emmanuel Kant établit un système de mœurs selon lesquels, le droit prévaut, de sorte que l’individu puisse protéger toute appropriation par le droit positif –tout ce qui extérieur à lui peut devenir mien et non tien explique-t-il. Pour cela, il a fallu construire ce qu’il nomme une personnalité juridique, un être sensible qui s’interpose de ses droits. Bien évidemment, cette conception est valable dans le cadre juridique que circonscrit l’État, et pas en dehors. Or dans ce contexte, c’est «l’État» qui demande par ce projet de loi modifiant le Code criminel de reconnaître une nouvelle nature juridique, de l’intégré au corps étatique du droit. Qu’elles sont ainsi les limites de la définition d’un «être sensible» qui fait l’expérience du droit ? Si ce n’est qu’à travers la mère que l’être est conformément existant, à quoi bon le séparer d’elle pour ainsi le doter d’un droit ? Pour porter en soi un droit, il faut faire l’expérience sensible de ce qui est extérieur à soit, de ce qui ne nous appartient pas par nature et le confronter aux autres, disait Kant, de sorte que l’État puisse par ailleurs de son plein gré aménager l’espace juridique.
Si un fœtus acquiert une personnalité juridique ou plutôt s’articule comme une entité juridique propre, celui-ci parfaitement circonscrit sous l’égide de la loi se voit être saisi indépendamment de quiconque, et cela va de soi pour la «procréatrice» elle-même. C’est délier le fœtus de sa relation avec sa mère qui s’intégrait comme unique caractère juridique, celui de la gestante.
Exaucer cette loi entend donner en droit pouvoir à l’être en gestation qui déjà, est considéré comme être, à travers la mère. J’entends de loin les tenants de ce projet affirmée que si l’on concède à une entité naturelle le nom de «être», il se doit ainsi d’être nanti de droit pour incorporer l’espace civil. Est-il là nécessaire dans ce cas de réellement séparer le caractère juridique de la mère de son futur enfant en construisant celui d’un être qui n’est pas encore humain ? Voilà l’idée qui laisse plusieurs perplexes. Il ne s’agit pas de savoir si le fœtus est humain ou non, plutôt la loi considère d’interpréter l’embryon indépendamment de la gestante. La personnalité de la mère ou encore de la femme en général demeure indiscutable. Quant à celle du fœtus, bien évidemment elle ne l’est pas. Ceci remet en cause la liberté de la femme dans la mesure où elle se voit «juridiquement» séparé de son enfant futur, elle ne peut contrevenir à la condition du petit être. N’est-ce pas une atteinte à l’intégrité de la femme ?
Encore faut-il savoir à partir de quand dans l’évolution de l’embryon cette loi est imposable et applicable sur ce que l’on considère comme un fœtus, un être judiciairement interprétable.
Le danger ? Alors que la notion d’entité juridique relève en quelque sorte d’un arbitraire de la loi, comment est-il possible de considérer la pleine effectivité de la loi alors qu’elle se doit comme toutes autres d’être interprétée, traduite et exemplifiée ? Le meurtrier d’une femme enceinte aurait commis deux meurtres plutôt qu’un. Voilà la pierre d’achoppement du projet. Or cette intention est loin d’être immunisée des interprétations ultérieures qu’on en fera s’elle se voit être reconnue.
Ce projet de loi n’a peut-être plus lieu d’être, mais il laisse transparaître un danger, celui d’une idéologie. Même si l’on considère qu’il mourra au feuilleton non tant par son impopularité que son illogisme flagrant et son subterfuge cousu de fil blanc, cette démarche législative renvoie à une évolution juridique à rebours. Qui a dit qu’il n’y avait pas de danger à voter des lois ? Tenons-nous ici qu’à rappeler le danger, celui de l’idée et du dogme.
Guillaume D
[1] Simone De GOYARD-FABRE, La philosophie du droit de Kant, Vrin, 1996, p.232.
Le capitalisme est-il moral?
30 septembre 2008
Réflexion sur le sévice qui vient
Cette réflexion a été impulsée par le philosophe André Comte-Sponville avec un livre du même titre. Le bouquin encore très jeune (2004) construit une perception de la responsabilité dans notre système économique. Avec la crise économique qui sévit, il semble actuel de réviser ce moralisme qu’entend entretenir le capitalisme d’aujourd’hui, son système et son idéologie.
Le problème moral selon Comte-Sponville se situe à première vue chez le peuple alors qu’on sait qu’en démocratie il demeure extérieur à l’État. Savoir qu’il y a une morale –limité bien sûr- dans l’ordre technico-scientifique et politico-juridique ne dit pas tout, il en existe aussi une dans la multitude, le peuple. Or celui-ci se retrouve dans l’impossibilité de modifier toute exigence morale[1]. Vulgairement, dans l’espace social de notre époque, le peuple ressort avec moins de droits dans son point de vue moral que le Droit lui-même ne lui en accorde. Autrement dit, «l’ensemble de ce qui est moralement acceptable (le légitime) est plus restreint que l’ensemble de ce qui est juridiquement envisageable[2]». Ainsi, l’auteur nous rappelle que la morale est donc l’ensemble de normes et valeurs que l’humanité s’est en quelque sorte construites. Si bien qu’elle ramène à la question de limite et le pouvoir de donner moral au capitalisme.
Ainsi, la problématique est transportée à notre système actuel, monstrueux dans ses termes de grandeurs inimaginables qui nous dépassent. Le capitalisme n’est donc pas moral, dans la mesure où ce n’est pas la morale qui régit l’offre et la demande et encore moins une quelconque vertu qui crée la valeur, mais plutôt le travail. Le capitalisme n’est pas immoral non plus, mais il se situe comme amoral[3], et voilà toute l’ampleur de notre réflexion. Si nous désirons une morale dans la société capitaliste, ne comptons pas sur l’économie et c’est encore moins le marché qui sera moral à notre place ! Mais cette amoralité n’est pas suffisamment comprise si seulement on l’a condamne. Elle renvoie directement à la responsabilité, notre responsabilité. La confusion des ordres, l’affaissement de la compréhension d’un système qui nous dépasse, voire nous transcende – par la main invisible selon certains— ne fait qu’enliser notre rôle dans celui d’un simple consommateur. L’heure est à la réflexion. Lionel Jospin, comme beaucoup d’autres hommes politiques aspiraient à une économie de marché, oui, mais pas une société de marché. Ce «sans limite» a non seulement dépassé les cadres établis, mais aussi s’est reconnu comme un mécanisme supranational et qui a englobé toutes les sphères de notre époque, qu’elles soient politiques, sociales ou culturelles. On croirait ici facilement à l’apogée de l’homo economicus alors qu’en réalité le système capitaliste a complètement évacué le sujet humain, l’homme pensant, pour le subtiliser en individu de marché, voire en unité marchande. Voici une rhétorique teintée de socialisme et d’anti-libéralisme ? Elle ne l’est pas. L’homme serait moral par nature, or ce qu’il conçoit et construit dans le réel ne l’est pas nécessairement. Le système économique est l’exemple probant de notre siècle. Rénover le capitalisme à la Sarkozy semble une optique insaisissable, dès lors que l’on veut réellement transformer depuis la base notre système. En revanche, ce système dont on parle n’est pas transformable puisqu’il n’est pas rigide –et loin d’être naturellement régulé- il est virtuellement existant. Voilà ce qui persiste depuis. On a responsabilisé cette nature économique au lieu de nous responsabiliser dans notre morale et dans notre représentation du monde capitalisme. Nous nous sommes peut-être abandonnés au profit d’un plus grand que soit, une sorte de transcendance économique qui n’est plus l’État, ni la société, mais le «système». Plus aucun modèle alternatif n’existe pour s’opposer à celui que l’on connaît. Soit. Mais cet acharnement sur le désenchantement de la mondialisation et ses ratés ne ramène en rien la charge humaine en question. Autrement dit, non seulement notre mainmise impossible sur la grandeur du système, notre responsabilité, notre engagement s’est déplacé en l’État, qui lui-même par la suite s’est retiré de beaucoup de la responsabilité économique qui l’incombait. Donc, un constat à trois temps : le peuple, l’État et le système économique. Cette séparation des «corps» nous éloigne de plus en plus de notre possibilité de rénover et de nous responsabilisé sous cette restauration, de nous y soustraire. Au contraire, l’État n’est plus l’instigateur de l’économie de marché, et l’économie –dans son sens le plus large- nous a retranchés au rôle de consommateur individuel. L’économie n’appartenant à personne, elle appartient d’emblée à tous. Le marché se doit de fonder de la solidarité alors qu’il règne seul. Toute société a besoin de lien, de communion, de sens[4]. Or l’appareil économique mondial n’a pas ce sens. Peut-il y en avoir lorsque ses fondations nous le savons sont non seulement virtuelles, mais elles contribuent à affecter le reste du paysage…avec de la spéculation? Injecter de la liquidité dans une masse démesurée de dettes pour impulser un stimulus d’achat et de consommation, c’est injecter dans «l’ininjectable».
Débordement philosophique sur la question, peut-être bien. Toujours est-il qu’il demeure nécessaire de ramener sur terre ce qui nous surpasse pour le rénover sinon ce ne serait que de l’eau en poudre : rajouter de l’eau pour obtenir de l’eau.
l’article est publié ici
Guillaume D
[1] André COMTE-SPONVILLE, Le capitalisme est-il moral ?, Albin Michel, 2004, p.63.
[2] Ibid., p.65.
[3] Ibid., p.82.
[4] Ibid., p.201.
Lévinas, le philosophe de l’altérité
26 septembre 2008
Voici une vidéo magnfique, intimiste des derniers moments avant la mort de d’Emmanuel Lévinas en 1995.
Il discute de la souffrance de l’être et de son essai Totalité et Infini, essai sur l’extériorité

