L’histoire imputable : regard sur un siècle
12 juin 2006
Qu’est-ce que la notion de siècle sinon «le produit parfaitement artificiel d’une opération de l’esprit». Ce sont en ces termes que René Rémond démontre la difficulté pratique rencontrée à travers l’étude de l’histoire, les siècles comme réalité sans concision. En fait, il explique vraisemblablement que cent années ne font pas le siècle et pour ainsi dire que les changements de décennies se reflètent pas nécessairement des ruptures1. C’est donc la différence entre les «siècles arithmétiques» et les «siècles historiques ». Cette position intermédiaire entre la durée séculaire et le siècle historique a elle-même instigué une nouvelle notion de siècle. C’est néanmoins l’ensemble de la notion de ruptures des évènements historiques se succédant qui relève de la construction de l’histoire. Or, faut-il rappeler qu’aucun d’eux n’est symétrique, mais contigu et désencadré. Dès lors, un des objectifs de l’histoire est de déterminer la progression humaine ou au contraire sa décrépitude à l’intérieur de ce cadre «séculaire». Le fardeau et la fatalité planant au dessus de la Première Grande Guerre -qui pour certains et avec raison, débuta le XXe siècle (1914-1918)- ont dessiné et ciblé cet extrait historique comme matière constituante aux conséquences ultérieures de l’historiographie ( Seconde guerre mondiale, guerre froide). L’optique d’une étude d’un ensemble lié par des relations et à des connexités permettrait une meilleure analyse centrale et périphérique du bilan du XXe siècle. Soulignons que la périodicité du siècle passé semble homogène dans ses traits intrinsèques, mais dirons-nous qu’il s’encastre directement avec la continuité du siècle actuel. La notion de découpage intellectuel et historiographique des évènements ou encore l’analyse par bloc historique ne génère pas une vision empirique de l’histoire, mais fractionnelle; ce qui n’est pas malveillant, mais hors du cadre compilateur du siècle précédent. C’est sous l’imagerie d’une chaîne et non de boîtes qu’il faut appréhender l’Histoire.
L’accélération historique comme le précisait Daniel Halévy, dès lors, est bel et bien réelle. L’explosion de la démographie, de la connaissance (lié à celle de la communication), de l’espérance de vie ou encore de l’émiettement des frontières nationales (mondialisation) porte à croire que le sentier emprunté par le processus historique est positif. Voilà donc l’éternel débat entre pessimisme et positivisme. René Rémond parle de l’effacement de l’espace :«la grande nouveauté est l’effacement des distances, la neutralisation de l’espace, qui entraîne la suppression des délais». «Jamais comme aujourd’hui les peuples ne se sont retournés sur leur passé pour s’interroger sur le comportement des générations précédentes» écrit-il. La recherche d’une vérité historique marque en fait la mémoire de notre siècle. Sommes-nous allés trop loin? Connaissons-nous nos limites? Ces nombreuses questions se heurtent aux antécédents historiques qui tracent un tableau négatif et fatidique de notre histoire récente. Si aucun siècle n’a jamais autant été entaché par la guerre et de ce fait, paradoxalement, autant été le fruit de grandes philosophies, l’histoire de l’homme ne s’arrête pas ici : «the End of History» chez Fukuyama. Si «l’homme est un loup pour l’homme» pour Hobbes, peut-être ces actes restent inhérents à la nature humaine. Si la guerre est dynamisée depuis des millénaires, répertoriés par plusieurs observateurs (guerre du Péloponnèse décrit par Thucydide par exemple) et qu’elle suit notre cheminement de manière asymptotique, acceptons donc cette vérité guerrière constitutive de l’homme. Rassurons-nous, notre siècle n’a donc pas inventé la guerre, or «il l’a porté à un degré inconnu jusque-là» . Siècle de sang, siècle de tyrannie ou encore de barbarie la vision opposée s’acharne à démontré la volonté humaine d’une paix et de coopération. Les périodes fastes comme les Trente glorieuses, ou celle d’après-guerre caractérisé par la création des divers organes internationaux à visée universelle et coopérative. L’UNESCO, l’ONU, la Banque Mondiale ou encore l’OMS. Dans cet élan plusieurs consciences sociales et politiques se sont éveillées. L’Union européenne (initiée par la CECA en 1950) a inhibé les conflits européens pendant près de soixante ans et a institutionnalisé l’Europe de sorte qu’il semble impossible qu’elle éclate vu la rigidité de sa structure. Une réussite historique pour des pays qui se sont côtoyer à travers de nombreuses guerres. C’est en autre l’argument des fonctionnalistes qui centralise cette doctrine de coopération et de communauté indissociable qui prévaut désormais dans le champ historico-politique de l’Europe.
Certes, plusieurs autres défis menacent de façonner drastiquement l’Histoire : Sida, dérèglement climatique, explosion démographique sans précédent ou encore l’avènement du terrorisme. Si l’on voit l’ascension de l’histoire comme anéantie et inatteignable, permettons-nous de freiner sa descente ou du moins, la stabiliser.
1. René RÉMOND, 2000, Regard sur le siècle, Presses de sciences Po, Paris