Lisant la liste des condamnations par un tribunal pénal autoproclamé dans un lieu secret de Bucarest, Nicolae Ceauşescu et sa femme, Elena Petrescu furent condamnées pour génocide et crime contre l’humanité. Pas plus de cinquante-cinq minutes, puis ils furent instantanément fusillés sur le mur de la cour arrière d’une école de Timişoara : le mal n’était plus. C’était le 25 décembre 1989 aux yeux du monde entier. Jamais une peine avait été aussi vite édicté et exécuté.

Plus de huit milles croates et musulmans bosniaques sauvagement assassinés à Serbrenica en Bosnie de l’Est. Radovan Karadžić fut l’un des cerveaux de ce nettoyage culturel et ethnique qui noircit la guerre de Bosnie. C’est le même terme, tristement inchangé, portant en germe les mêmes atrocités : le génocide. Le «plus jamais» aussi vindicatif qu’il a pu l’être s’est momentanément évaporé dès la mort de Tito en Yougoslavie et la chute de l’URSS. Son passé de psychiatre laisse à désirer et provoque cet écoeurant parfum de mépris. L’érudition parfois – puisqu’il a poursuivi ses études à New York- n’est pas le sacre de l’homme, mais son pire ennemi. Pourquoi ainsi ? Puisqu’il exauce une fois de plus Cioran qui entretenait une profonde aversion envers la connaissance et le savoir. Un savoir qui une fois pris en considération de son potentiel laissait entendre l’agonie comme perpétuel. Ainsi, le naïf avait raison de fermer les yeux alors que l’érudit quant à lui connaissait le mal.

Voilà, c’est fait. Karadžić a été rattrapé par la Justice, et une justice, il y aura droit, même à une défense conforme aux exigences de la Loi internationale. Semblable à son comparse Slobodan Milošević, l’horreur aura une fois de trop le droit de se défendre. Le sang qui déjà avait trop coulé aura un poids dans la balance. Laisserions-nous moralement un génocidaire avoir le privilège de construire des arguments, de se voir obtenir une peine limitable, de «tenter» son innocence pour des raisons d’orgueil et de fierté? Nuremberg ne se représentera plus. Inutile de déléguer à plus hiérarchisé que soit les ordres rendus. Les responsabilités sont réelles, palpables et s’incarnent dans une minorité qui a eu foi d’exterminer ses voisins, l’Autre.

L’arrestation est mythique. Elle entérine l’importance du politique sur la perversion de la politique, et démontre que celui qui se retrouvait accusé en 1995 des pires crimes depuis 1945 est toujours un homme. Si l’ONU a échoué à refréner le massacre, le Tribunal International de La Haye s’illustre quant à lui comme le passage obligé après la récréation.

Tristement, l’histoire peut mentir. Mais le sang tache tellement qu’il trahit les occiseurs et obtient raison. Vraisemblablement, on étiquette Karadžić comme «suspect», ayant trois jours d’appel suite à son arrestation et ayant la possibilité d’obtenir plusieurs avocats pour se défendre. Il est «cerveau présumé», «criminel de guerre» supposé. Pourquoi donc la haine a-t-elle droit au doute ?

Peut-être est-ce une victoire du TPIY (Tribunal international pour l’ex-Yougoslavie), mais en est-ce une pour la justice. Cette justice qui selon plusieurs ne fera son apparition que dans quelques années. Jusqu’à présent, il faut attendre. Attendre que Néron s’exprime et qu’on lui réponde.

«Le monde moderne est plein d’anciennes vertus

chrétiennes devenues folles»

Orthodoxie, 1908, G.K. Chesterton

Voilà que beaucoup, beaucoup et beaucoup d’encre a déjà imbibé les journaux et les quotidiens québécois depuis la parution du fameux rapport Bouchard-Taylor. Sans en critiquer l’essentiel, puisque tout dans l’espace du possible a été dit. Que ce soit dans «l’abstrait et le fumeux», dans l’insensibilité des «égalités des sexes» ou encore qu’on rappelle les «angles morts» non étudiés par la commission, je m’abstiendrai de parsemer mes commentaires à défaut de m’épuiser, et plutôt, je recentrerai la lecture sociale de la réalité contemporaine du Québec vis-à-vis ce complexe «ethico-religio-laïc».

Ce que l’on peut nommer comme phénomène des «avatars» de la culture laïc n’est pas encore arrivé au Québec, mais déjà il est pensé et réfléchi.

Connaissons le paradoxe. La laïcité est d’abord issue de l’espace chrétien dans la mesure où cette chrétienté a pu engendrer la démarche d’un combat contre elle-même, en d’autres termes, conforter une logique de laïcisation –neutre— des institutions suite aux deux Révolutions. Le laïcisme n’est donc pas chrétien, mais ce dernier a permis la condition de son émergence. C’est le XVIIIe qui marquera par ses «Lumières» éclairant la philosophie du droit kantienne ou lockéenne, la mise en valeur de dispositions visant à soustraire dans différents espaces de la sphère sociale l’ecclésia à une laïcité, bref, à l’exclusion du clérical dans le politique. En d’autres mots, «la laïcité exige [...] qu’il n’y ait pas de lien organique entre l’État et la religion[1]». Ainsi, il aura fallu une religion unique pour qu’elle-même se voie être exclue par l’État qui l’avait auparavant épousé.

Sur la laïcité

La laïcité est une réalité «complexe et évolutive» signifiait René Rémond ; tellement évolutive que celle-ci voit ses multiples définitions la dépasser, la transcender. Comment donc inclure in fine cette norme dans le paysage sociale ? Pour qu’il y ait laïcité, il faut a priori une volonté et une impulsion désirant laïciser l’espace social. Croire qu’il en est ainsi de manière naturelle et sans compromission, que l’idéal naît de lui-même, c’est croire sans effort en quelque sorte à un acquis inexistant, factice. Pour que laïcité il y ait, il est nécessaire d’être civilement garant de son expansion, de sa forme et de sa résultante. En effet, non seulement l’épuisement de la force historique des religions –fondamentalement en Occident— a permis de penser l’État dans sa configuration organique et institutionnelle la plus simple et la plus neutre, mais encore faut-il permettre une compatibilité et une harmonie entre la démocratie et la laïcité. Maintes institutions au Québec, par exemple la modification du statut confessionnel des commissions scolaires par le décret de la loi 118, se sont recyclés dans l’imago laïc. Le «jamais plus la religion» au profit des «cultures et religions» a semblé clore le débat. Plutôt, cela l’a alimenté profusément. En revanche, l’urgence qui guette, celle d’une laïcité accomplie, palpable et présente dans ces dynamiques sociales et perceptibles dans un espace qui dépasse les cadres institutionnels, est encore très loin d’être résolue. On ne peut pas se targuer d’être devenu laïc, encore moins de vouloir l’être lorsque rien au Québec n’est forcément laïc. Qu’il y est une croix ou non à l’Assemblée nationale de rend pas hommage à la religion, pas plus que sa suppression déifie la laïcité. Par contre, s’il est urgent de penser l’État laïc comme possibilité d’apaisement des tensions culturelles et de repositionnement des tâches politiques, sociales et culturelles, notons que la réconciliation entre pluralisme et démocratie restera un passage obligé pour permettre une ouverture convenable vers une laïcisation probante de l’État, de l’espace socialement défini. Mais, que veut-on vraiment ?

Avant tout, la laïcité demeure le devoir de discrétion de toute religion de s’exclure de l’espace public dans le respect de l’ordonnance civile. Soit. Mais à quel prix ? Ceci n’est pas une exclusion, et justement ne doit pas en être une. Sinon ce serait se soustraire à des semblants de protectionnisme culturel en porte-à-faux avec le pluralisme nécessaire qui tant bien que mal s’accroupit à une démocratie vacillante aux définitions multiples. Le monisme culturel serait exaucé ! Disons qu’il est nécessaire puisque le pluralisme demeure notable et que non seulement il se voit être défini premièrement par la laïcisation, c’est-à-dire que l’espace neutre vide de toutes tendances religieuses propose la démarcation claire entre un religieux au pluriel et l’espace public qui le supporte, et deuxièmement qu’un pluralisme «harmonieux» renforce et cimente la pertinence du laïc. Il ne peut pas y avoir de laïcité sans pluralité, et le pluralisme quant à lui ne s’exprime pas dans la différence culturelle dépourvue de tendance laïque. La «différence» confirme donc la nécessité d’une laïcisation, si tel est le souhait de la majorité.

Mais attention, le terme Laïc ne prétend pas l’irréligieux, mais plutôt l’areligieux, l’absence d’arbitraire et d’amalgame religieux. Sa sémantique renferme un sens plus rigide. Ainsi, du grec Λαϊκός (laïkos) signifiant peuple, renforcé par le laicus latin se référant à tout ce qui appartient au peuple qui n’est pas ecclésiastique, la laïcité n’est qu’a priori que la réappropriation de l’espace public par le citoyen. Or, aujourd’hui chaque citoyen est d’ores et déjà plus qu’un citoyen, mais l’exemple parfait d’un être tout sauf ce qu’il n’est pas : juif, sikh musulman, protestant, hindous. Ce pluralisme est donc immanquable dans le champ social. Encore faudrait-il être capable en tant que citoyen d’inhiber voire de se défaire de son ancrage culturel et religieux. Une des difficultés se définit ainsi : dès lors que l’on constate la nécessité d’un espace public dit laïc, il est en pratique difficile de concevoir un distinguo aussi clair et radical entre le neutre public et le religieux privé dans le corps social, du moins, ici. Autrement dit, comment réussir dans le contexte diversifié qu’offre le Québec à concerter d’une part, les consciences culturelles, et de l’autre côté, faire respecter les normes de l’ordonnance sociales et éthiques ? Il se développe ainsi une puissante culture vis-à-vis ce respect des normes et des directives issu du droit commun et des libertés individuelles qui brouille la préséance du droit au religieux et du «droit aux droits».

L’instauration d’une culture laïque qui tend à sortir cet épiphénomène de l’exclusion et d’imbriquer une laïcité dynamique, dont l’ouverture et l’accueil exaucent la démocratie, voilà ce qui en est de la «laïcisation ouverte». Ce concept critiqué par certains comme antirépublicain –alors même que le Québec ne se réclame pas comme une République- se verrait mal être incorporé à n’importe qu’elle constitution ou chartre quelconque. En effet, ce laïcisme semble incontournable dans notre société, mais paradoxalement, il se saisit au Québec d’une manière dont la difformité est analogue à son incompréhension. Ce qui nous dépasse, c’est le contexte unique qui construit l’histoire, et notre tentative de concilier la tradition démocratique de l’égalité dans la différence, et celle d’un régime social surpassant les cultures et le religieux pluriel.

La laïcité : une religion civile ?

Comme l’accoutumance à la charte des droits et libertés, la laïcité semble s’incarner d’une façon bien plus réductrice qu’elle ne devrait l’être. Où encore existe-t-il deux différentes laïcités : celle qui exclut le religieux et celle qui s’organise comme une «religion civile»? En effet, c’est cet écartèlement des minorités culturelles vis-à-vis cette sorte de croyance civile presque doctrinale qu’introduit la laïcité qui tend à reconsidérer la primauté anticléricale oui, mais aussi areligieux. Cet épanchement de l’idéaltype démocratique, parce que le processus premier de laïcisation — aussi anticléricaux que nous puissions être, et encore dans une certaine mesure nous ne le sommes plus vraiment – nous différencie de l’Église vis-à-vis l’État, il est maintenant pensable non pas contre le clérical, mais toutes autres différences religieuses dans la sphère publique. Évitons les interférences.

L’exemple de l’institution scolaire reste à lui seul probant. Le laïcisme des lieux de l’enseignement a paru incarner à lui seul ce que la laïcité de l’État pouvait profondément être. Mais le processus ne s’arrête pas là. Nous avons à faire face aux mêmes dissidences qu’a expérimentées la France. Semblable au caractère plurivoque que laissait entendre le Ministre de l’Éducation nationale en France vis-à-vis la neutralité des lieux scolaires où Lionel Jospin demeurait flexible en regard du débat sur le «foulard», nous traversons ces évènements avec la même fougue, mais dans des termes différents. Cette «laïcité ouverte» indéfinie par ses sens multiples se veut maintenant un construit culturel qui rend compte de sa priorité politique.

Si l’élan démocratique semble emporter avec lui en toute immuabilité le caractère laïc des sociétés, un passage obligé, cette fixité n’est-elle pas interprétable dans un contexte extérieur à la démocratie ? Comme la question de la laïcisation est pensable dans l’angle de la question sur la modernité, l’ingratitude signifiait Finkielkraut est dans ce paradoxe du «tout ouverture» sur le monde en même temps qu’un repli sur soi. La modernité a-t-elle donc cessé d’être moderne ?

Où en sommes nous?

Être pieux et contemporain, est-ce probable ? La modernité a peut-être bien imposé ce passage obligé d’un État clérical à un État laïc quand on discute des premières tentatives laïc. Puis, les nouveaux modernes ont voulu une neutralisation de l’espace public en ostracisant la différence à l’avantage de la culture unique et démocratique de l’impartial, la laïcité. D’un côté, on désire l’espace lisse, parfait dans sa neutralité et fonctionnel dans son champ d’action et de l’autre une culture plurielle et facilement particularisée.

La laïcité donc n’est pas une «revisite » de la démocratie, mais plutôt ce moyen de ne pas l’oublier.


[1] Charles Taylor et Gérard Bouchard, Pourquoi la laïcité ouverte ?, le Devoir, 24 mai 2008.

Penser la maladie, c’est penser hors de ce qui suggère la santé, de disposer du risque qui nous rend à la fois fragile et vulnérable. Dans sa manière occidentale, la culture médicale a su produire un savoir hermétique unique sur l’homme et s’y est construite autour. Cette culture a su cartographier depuis des siècles l’humain comme sujet visiblement mortel mais surtout en annonçant les découvertes médicales qui détermineraient notre existence. Cette petite réflexion est simple. Elle pose la question de la maladie, en l’occurrence du cancer comme première cause des décès au Québec, comme fatalité ou comme unique moyen d’absorber l’homme et le réfléchir qu’en termes pathologiques. Somme-nous devenu des «homo-male habitus», des êtres reconnus comme conditionnels aux souffrances et aux contagions qui nous excède ? La médecine fait mourir plus longtemps disait Plutarque. Ainsi, quel est donc notre sort ?

Découvrir

La formule semble être commune au XXI siècle. En effet, alors que l’on constate avec aisance le progrès technologique évoluant de manière exponentielle -on parle même «d’hypertechnologie»-, la connaissance technique quant à elle dépasse désormais les cadres suggérés a priori, c’est-à-dire que la limite ne s’imposant plus à la technique elle-même, celle-ci contribue plutôt à la production et à la reproduction de la culture technique. Cet état de reproduction possible dans la technique et dans son perfectionnement renvoie directement aux soucis éthiques et moraux du progrès de l’espace technologique et scientifique sur l’humain. Sans trop d’ambages, il est nécessaire de réitérer cette notion soutenant l’illimité du potentiel scientifique, qui décidément se heurte aux contingences de notre existence, la maladie pour être plus précis. Dans le même ordre d’idée, il est difficile de demeurer des spectateurs indifférents aux phénomènes d’une société de progrès qu’elle touche les nanotechnologies ou la mécanique aérospatiale, dès lors que nous contribuons grandement à son émancipation. La question se situe dans cet ordre : alors que nos modes de socialisation s’accroissent de plus en plus à travers une organisation sociale dite «médicalisé», où le progrès médical est la mesure étalon en quelque sorte de notre progression scientifique en générale, par quel moyen peut-on juger et valider notre propre connaissance -celle de l’homme combattant pour la vie depuis des millénaires- alors que l’on découvre du même coup une myriade de composantes de nature chimique ou naturelle, complexes ou simplifiés, d’objets, etc. qui comportent des risques pour notre vie? En d’autres termes, alors qu’on tend à vouloir prolonger notre existence par les biens fait du progrès médical, on découvrirait en même temps certaines conditions à première vue inoffensives pour notre quotidien qui somme toute mettraient notre vie en danger ; en danger de nouveaux éléments qui puissent faire obstacle à notre existence : parfums, produits laitiers, plastiques composites, désodorisants, etc. Bref, les molécules en sont infinies. Par exemple, l’émergence de la nosologie –où le classement des maladies, syndromes, remèdes- a permis et permet toujours d’introduire la fonction sociale de la médecine. On délimite ainsi les maladies, on les catégorise, on se les approprie, on les classifie pour en faire des rendus sociaux. Dans cet ordre d’idée, nous retrouvons un article de Louise-Maude Rioux Soucy paru dans Le Devoir où elle affirme d’entrée de jeu que l’on peut magasiner son cancer à l’épicerie[1].

Le soulagement

Alimentation et maladie, l’idée est paradoxale. Alors que l’on connaît les succès du savoir scientifique, en l’occurrence précisément ceux de la médecine qui se produisent au grand jour, on tend du même coup à conforter l’image même de notre fragilité. C’est le vulnérable de l’existence qui semble-t-il demeure entre les mains rassurantes du médical. Simplement, produisons-nous notre propre mal qui se retrouve cerné par la science ou encore faut-il préalablement qu’il y est médecine pour penser l’idée de maladie, souffrance et douleur ? Le cancer quoi qu’ambivalent par le sens même qu’il porte avec lui est comme pour d’autres déficiences biologiques graves telles le VIH ou la malaria, un obstacle au médical. L’homme malade, en danger ou mourant n’est-il pas hors de la santé ? L’inconvenance de la souffrance[2], de la maladie n’est-elle pas résistance dans notre société occidentale. L’interdiction à la douleur n’est-elle pas constamment réitérée au profit du soulagement? En effet, notre organisation sociale, saisi par l’angle médical, a bel et bien construite une philosophie du soulagement et de la négation de la douleur. Cette pensée s’appuyant sur la possibilité profusément curative de la médecine au détriment de la souffrance a permis, et nous en sommes les protagonistes, de considérer non seulement la mort, mais la maladie comme un interdit, un tabou social qui mine le parcours de l’existence. Sans marginaliser les personnes «malsaines», les malades, les impures ou les morbides, n’y’a-t-il pas là le lieu d’une récurrence dans le discours de la mise en garde ? En d’autres termes, la permanente rhétorique du risque, ou plutôt du spectre de la maladie et de la mort possible n’est-elle pas aujourd’hui plus ubiquiste que jamais? Ensevelie par le discours du risque et du probable, nous nous sommes retrouvés encastré dans l’architecture médicale de l’interdiction de souffrir. «Laisse-moi souffrir et rêver» disait Victor Hugo. Voilà donc l’essentiel. Nous sommes tous des malades probables, latents, différenciés par les gravités propres à chacun, et nous sommes tous du même coup soumis à l’interdit de la maladie, et plus encore de la mort. Ainsi, il faut tenter d’exister le plus longtemps, sans compromission. Le cancer joue ce rôle.

Du cancer aux cancers


Médicalement parlant, l’idée de cancer est d’abord intériorisée, c’est-à-dire qu’au tout début, qu’il soit latent ou non, il prolifère dans l’organisme à une certaine période de sa vie. Le cancer, comme toutes autres maladies, est individuel et unique par expérience en chacun de nous. Or, les avancées du savoir scientifique laissent suggérer que le cancer peut être provoqué non seulement de l’intérieur (dégénérescence des cellules, hérédité issue des gènes, etc.) mais qu’il peut a priori être produit de l’extérieur, c’est-à-dire par des composantes exogènes, qui par la suite contaminent l’organisme humain. L’exemple est probant, «actuellement, on estime à 30 % le nombre de cancers associés à l’alimentation, soit environ deux fois plus que ceux liés à la génétique[3]». Ceci alourdit donc la liste des possibilités des causes du cancer et démontre d’emblée la fragilité humaine contre son propre savoir scientifique. Cette idée laisse donc croire à une conception du cancer qui n’est plus médicale seulement, mais qui dépasse ses propres frontières en se retrouvant dans le social, dans la culture et dans nos mythes. Cette même idée renvoie donc à la multiplicité des définitions du cancer entre être ici et là-bas, entre l’extérieur et l’intérieur. Dorénavant, le cancer peut-être en nous comme il peut, loin de notre corps physique, le pénétrer et y «germer». Le spectre de la mort, c’est le cancer ! Il se déplace, pullule, grandit. Désormais, l’espace d’origine de la fonction de la maladie a dépassé le lieu du corps humain. Ainsi, les frontières élargies de sa définition rendent difficile le travail qui vise à circonscrire le mal, il provient de partout.

En France, un grand rapport national rectifie les causes premières du cancer en les situant non pas dans l’environnement, mais surtout dans notre mode de vie[4]. Tabac, hormones, alimentation, etc., stimulent donc les causes. Le quotidien serait-il devenu ainsi cancérigène, un aperçu du trépas ?

L’intérêt demeure donc spécifié et incarné dans cette «sortie» du médical pour être articulé dans le social. On avise, on publicise le danger pour permettre l’information d’être absorbée. L’information du danger visant à alimenter la conscience de notre vulnérabilité. Contraception, VIH, cancer du sein, fibrose kystique, etc., sont des exemples de spectres qui redéfinissent notre position sociale en tant que sujet fragile et à risque, dépendant du savoir médical. Comme disait Michel Foucault, «il est question du regard», celui qu’on porte sur la maladie et la mort par l’existence de la médecine, la clinique, etc.


En définitive, sachons que le cancer témoigne peut-être, malgré notre potentiel grandissant, de notre incompréhension de la maladie -du cancer ou des cancers- et de son caractère multiformes. Le déplacement puis l’appropriation de la maladie par le social laisse peut-être à penser que la mécompréhension de ce phénomène trouvera une nouvelle explication, car certains, ne l’oublions pas, indiquent que s’il y a maladie, il faut essentiellement qu’il y ait médecine pour la reconnaître et la circonscrire. Sommes-nous de facto les propres artisans de nos maladies? La vie est-elle réellement, sans alarmisme, une maladie mortelle ?


[1] «Votre cancer en vente au coin de la rue», Louise-Maude Rioux Soucy, Le Devoir, 17 avril 2008.

[2] Philippe ARIÈS, «Essai sur l’histoire de la mort en Occident», Édition du Seuil, 1975, p.27.

[3] «Biochimie – Prévenir le cancer», Ulysse Bergeron, Le Devoir, 26 novembre 2005.

[4] «Les premières causes du cancer en France», Martine Perez, Le Figaro, 14 octobre 2007.

La version papier de l’article a été publiée ici

La leçon danatomie de Rembrandt

La leçon d'anatomie de Rembrandt

L’école aujourd’hui est-elle malade? L’espace éducatif est-il désormais en retrait de son ambition première, celle d’uniformiser chez les élèves un savoir moderne, diversifié et sophistiqué? À vrai dire, on constate à l’interne des murs de l’école que ce ne sont plus les élèves qui importent, mais l’élève seul, saisi comme le sujet ultime de son potentiel de savoir. L’étudiant n’écoute plus, mais se fait écouter, il ne consomme plus la connaissance qui s’offre, mais expose son savoir. L’impact de cette rénovation de l’enseignement propose-t-il un recul de la culture prise dans son sens large? Autrement dit, y’a-t-il aujourd’hui déculturation dans les écoles? Penser l’école aujourd’hui est-il réfléchir sur l’individu au lieu de penser le savoir essentiel?

Une pédagogie du recul?

L’essentiel à l’école n’est plus appris. Mis de côté, il laisse place à un savoir qui, suspendu dans l’air, doit en quelque sorte être rattrapé par l’écolier. Depuis l’émergence de la nouvelle pédagogie éducative dans années quatre-vingt-dix, l’élève s’est vu devenir un sujet puissant, le centre même de l’attention pédagogique. Nu de connaissance, mais seigneur des lieux, l’élève y est maître et il y restera. C’est ce qu’entend la Réforme dans l’éducation, qu’elle soit en France ou ici. À l’école, c’est l’élève qui mène et c’est exactement ce à quoi les ajustements de la réforme scolaire ont contribué à créer en prenant la porte de la nouvelle doctrine pédagogique constructiviste de l’individu-élève, qui comprend l’étudiant isolément, séparé du groupe et qui reconstruit différemment une nouvelle matière éducative.

On donne d’une certaine manière les outils à l’enfant, on exemplifie leurs utilisations, et on lui demande par la suite de construire (déjà) son monde. Comment peut-on contribuer à cultiver un esprit sans lui permettre de se confronter à la difficulté de l’exigence, de la rigueur et d’une méthodologie?

L’affinement de l’apprentissage initié à l’intérieur même de la conversion théorique du renouveau pédagogique devait permettre humblement d’accompagner l’élève dans la construction de ses connaissances et dans l’acquisition de son savoir, alors que malencontreusement, c’est l’effet contraire qui est survenu. L’élève, pris comme autre chose qu’un élève, est soumis à l’examen de sa propre démarche, c’est-à-dire qu’il doit s’évaluer constamment, et à son propre rythme. Cette multiplicité de cas où l’absorption du savoir est expérimenté différemment chez chaque étudiant vient dénier l’objectif fondamental de l’école et désaccorde la cadence de cette dernière. L’école est plus maniable, plus large, plus permissive. En fait, ce constat montre l’évolution du milieu scolaire qui autrefois circonscrivait clairement l’apprentissage, voire l’imposait même violemment. Maintenant, on permet plus et ce, jusqu’à laisser l’élève construire l’école, jusqu’à le laisser produire lui-même le format scolaire. Ce pivotement des responsabilités ne met-elle pas en danger la mission absolue de l’établissement éducatif, à savoir diffuser la connaissance sans contrainte, sans filtre, sans rejet? Alors que le rigorisme scolaire impérieux d’il y’a longtemps a fait peur et s’est par la suite progressivement doté d’une flexibilité contrariante laissant luire une abondance des possibilités pédagogiques, n’avons-nous pas étouffé la notion d’encadrement efficace? Ainsi, le rapport entre l’enseignant et l’élève se distancie non seulement en individualisant l’apprenti lui-même, mais en extirpant de chez lui le peu qu’il connaît pour façonner son savoir. Si cette vision de l’éducation prévaut ainsi, il y aura échec. Nous le voyons ainsi par divers témoignage : «si les modèles constructivistes et consorts donnent de moins bons résultats […] c’est qu’ils s’intéressent davantage à la manière dont les élèves apprennent – au processus d’apprentissage autrement dit – qu’à l’enseignement systématique et à l’évaluation rigoureuse de leurs apprentissages[1]»

En effet, se pose cette question de l’encadrement dans la mesure où l’on constate que les frontières de l’apprentissage de la vieille école, rigides par ses méthodes et par son anti-pédagogie, se sont élargies et perméabilisée donnant lieu à une incontrôlable diversité dans le rythme de l’absorption des acquis. Là n’est pas la question du surdoué ou du mauvais élève. Deux choses l’une. Premièrement, il y a toujours eu des retardataires scolaires, certes, mais le problème s’impose dès que l’on constate qu’il y a de plus en plus de désintérêt face au savoir, de plus en plus de retard dans l’acquis de l’essentiel et un rejet de la culture générale au profit de sa propre culture, ses propres intérêts. Paradoxalement, cette situation se retrouve alimentée par l’école elle-même. Secundo, l’urgence n’est pas dans l’enseignement proprement parlé, c’est-à-dire la compétence des professeurs directement, mais dans l’inversion du lien d’apprentissage entre le maître et l’élève et surtout dans le choix de la culture qui articule l’espace éducationnel.

La constitution de cette nouvelle pédagogie occidentale de la fin du XXe siècle a insisté sur l’écoute de l’initiative de l’enfant. Lui, comme le propre constructeur de son savoir -comme s’il était déjà acquis- et capable d’intégrer la vie qui l’entoure. L’élève est donc perçu comme un sujet possible et sensible au changement de son environnement. Ainsi, «nous n’apprenons plus, nous faisons, découvrir» expliquait Alain Finkielkraut. Ainsi, on fait fi des notions au profit des observations : on n’apprend plus la grammaire, on l’observe. Ces reconfigurations du cadre scolaire permettant une liberté inégalée à l’enfant anticipent l’élaboration de sa propre démarche, celle de s’emparer lui-même de la culture. Or, ce n’est pas le cas puisque les chiffres signalent une baisse du savoir.

L’école par essence doit restreindre une certaine liberté dans l’espace qu’elle offre et dans son activité pour permettre de concerter l’étude et la réflexion, c’est-à-dire la réunion dans un lieu commun où chaque étudiant se reconnaissant et se confirmant comme étudiant prêt à s’instruire, et où s’affrontent la curiosité de ces derniers et le respect à l’égard du professeur.

À ne pas confondre avec le désir d’un retour à un conservatisme strict de l’enseignement et de l’ancien système qui prédispose une méritocratie en fonction de la sélection et de la disposition sociale familiale, les plus riches vont dans les bonnes écoles, et vice versa. En revanche, la crainte d’une renaissance d’un enseignement soutenu, ne supportant pas les différences sociales en les séparant de plus en plus par une accessibilité aux services contingente n’est pas une solution. Le hic est de se gargariser l’idée d’une possible émancipation du sujet-élève dans la structure scolaire que lui seul désormais construit.

Déculturation ?

L’école dans cette nouvelle ère de l’enseignement vise les intérêts des enfants au lieu d’en créer chez eux. Ce leurre articule donc une démission du scolaire et un début du rejet des fondamentaux de la culture.

Par ailleurs, cette nouvelle notion de «transversalité» issue de la réforme scolaire depuis 2000 entend la découverte des compétences expérimentées pour pallier les exigences de notre siècle en développant des savoirs fonctionnels et technologiques qui laissent croire à une séparation de la technique et de la culture. La pratique et l’agir prévaut sur l’assainissement de la connaissance globale, du général dans la culture. On concentre l’école vers la mobilité et non vers l’inculcation. Vulgairement, on demande de construire un projet quelconque en utilisant une panoplie d’instruments et de méthodes –Internet en est un exemple probant- qui permettrait d’augmenter le potentiel du savoir par l’acquisition autonome des connaissances en omettant de les diffuser par l’enseignant. L’enseignant ne donne plus le goût du beau, de l’esthétisme, de la curiosité. Internet sans charge. Le rapport légitime professeur-élève cède donc l’urgence à un rapport étudiant-Internet, élève-technologie, etc. en coupant le lien dévoué entre l’enseignant et l’enseigné.

Un décalage se fait ainsi nettement sentir depuis quelques années. Parce que depuis l’avènement de la réforme, la réussite des étudiants en français a drastiquement chuté, notamment ceux de la 6e année du primaire. Pour redresser la réforme des «pistes de réflexion» ont été élaborées pour repenser la réforme dans la réforme, et ce, sans la changer, sans proposer de solution. Un article du Devoir souligne bien «l’importance pour l’enseignant de choisir la pédagogie qui lui convient, le défi que représente l’évaluation des compétences disciplinaires et transversales, les efforts particuliers à consentir auprès des élèves en difficulté, le caractère prioritaire de la formation des enseignants […][2]». On tend ainsi à modifier la méthode d’enseignement, la réflexion de la réforme de l’intérieur, sans pour autant la réfléchir de l’extérieur. On ne veut rien y changer et l’insistante face à «l’attente des résultats» produit un retard considérable. Il y’a donc en quelque sorte le prolongement d’un écart entre la sphère de la culture et celle de l’éducation, une asymétrie des priorités.

Puisque le redoublement des classes n’est plus possible, il y’a là une tentative d’égaliser le niveau des élèves ou plutôt de leur permettre d’évoluer à leur propre vitesse. Alors qu’on tentait une harmonie dans la diffusion du savoir, on a créé un démantèlement complet de l’efficacité du modèle d’apprentissage. Cette désorganisation n’est pas sans inquiéter les protagonistes ce souciant de l’impact d’une nouvelle refonte scolaire, c’est-à-dire les parents directement. Cette crainte ne met-elle pas en veilleuse la pertinence de l’école publique pour repenser la possibilité de placer l’élève dans l’espace privé moins troublé par le régime pédagogique? Cette angoisse n’est-elle pas l’alerte d’une prochaine défaite de l’espace public au profit du privé?

Pour la culture

La refonte du système scolaire est primordiale et nécessaire dans nos sociétés. Par ailleurs, n’est-il pas noble de penser l’école comme un corps se rénovant et grandissant au cœur de l’histoire en permettant l’existence et la pérennité de la culture et de la connaissance. Or, le piège est dans le «comment» doit se penser l’établissement scolaire; l’idéal versus le possible. Si l’école n’est plus lieu d’exigence, il est probable que l’échec qui vient ce soit celui de l’éducation avant d’être celui des étudiants.


[1] M’hammed Mellouki, Clermont Gauthier, «Sauver la réforme scolaire: contre le décalquage pédagogique des constructivistes», Le Devoir, 12 mai 2005.

[2] Marie-Andrée Chouinard, «Réforme scolaire: résultats décevants», Le Devoir 20 juin 2006