Sur le nationalisme qui vient
4 septembre 2008
l’article a été publié ici
«On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre»
Emil Michel Cioran (Aveux et anathèmes)
Ce texte pourrait sembler être en retard, voire désynchronisé vis-à-vis l’évènement qui a suscité le plus de fascination depuis longtemps en politique québécoise, celui de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles (CCPARDC). Tout semble avoir été dit, il vrai. Cependant, lorsque l’on s’y attarde, quelques points mériteraient une observation plus aiguë et une possibilité de reconsidérer certaines idées sur un plan futur.
Ce nationalisme…
«Évitons l’audace» disait l’érudit François Xavier Garneau en prenant son recul sur les rébellions de 1837-1838. La distinction a toujours été l’imprimé de nos mémoires et de nos mentalités. La différence, la dissemblance, la distance voire la solitude ont été le positionnement historique du Québec : des vaincus, mais heureux. Voilà que l’on s’est acharné à s’identifier a priori devant soi, puis devant le reste du monde pour se féliciter de notre exception. Ce «hors du commun», le Québec la mérité et certains croient qu’il le mérite toujours. L’heure historique est là. Parce que depuis longtemps (disons 1995), le Québec n’a jamais été aussi impliqué dans le politique, dans sa définition nationale -qu’elle ait été ambiguë ou rigoureuse-, et de fait, puisqu’il n’a jamais été aussi ouvert et attirant, que peut-on affirmer de notre culture au XXIe siècle? Quand est-il de l’exclusivisme qui traduit, détermine notre histoire ?
La résurgence du nationalisme au Québec s’est sentie drastiquement suite à la réponse accommodements que l’on croyait déraisonnables. Soit. Or, la conséquence de ce tumulte s’est avérée être le fiasco de notre ambition. L’impasse qui a déplu a été celle d’une nécessité de distinguer, une fois de plus, le citoyen québécois de celui qui selon certains ne l’est pas. Un rapport a donc été construit pour codifier les incertitudes et offenser les inquiets. Ce rapport pose problème. Voilà maintenant que s’est intégré au Québec la reconnaissance formelle à travers l’œil de l’État des cultures au pluriel. Ce qui est dit à l’intérieur du texte dérange plusieurs. En surface, il trahit le traditionnel et le conservatisme québécois, mais en profondeur il laisse paraître plusieurs tracas. Voyons avant de cibler nos craintes, ce que d’autres en ont pensé.
«L’incongruence» du rapport a été fustigée par le souverainiste conservateur Bock-Côté qui malgré tout dénote une intéressante déduction. Aux dires de M. Bock-Côté, ayant affirmé que le rapport comportait un écueil dans le débat à savoir que la question d’une culture majoritaire nationale n’ayant pas été posée, les attraits du multiculturalisme se sont imposés d’eux-mêmes. Ainsi, en tentant de «distinguer artificiellement l’interculturalisme du multiculturalisme[1][1]» on décentralise la question de la culture nationale. Il est donc irrépréhensible de saisir le sens inquiétant du texte dû à la notion culturelle que l’on prescrit aux Québécois. En effet, cette inquiétude s’analyse en deux temps. En premier temps, il est certes convenable de rejeter cette conclusion récusable affirmant que la «mosaïque culturelle» du Québec doit être cohérente et cette cohérence demeure dans l’intégration du plus petit nombre comme culture non pas dominante, mais activement visible. Le rapport semble bel et bien omettre la distinction québécoise au profit de la tolérance universelle. Voilà donc l’ampleur du texte ! C’est qu’en deuxième lieu, s’insinue ici –tacitement du moins- un danger. Un danger impalpable, mais bel et bien imaginable. Celui qui redéfinit le «caractère québécois» dans le Québec, une seconde inquiétude qui ne semble pas avoir été arguée. Nombreux sont les rapports d’État empoussiérés et oubliés et le rapport Bouchard-Taylor ira probablement rejoindre ses autres amis ; nul ne sait le rayonnement qu’il pourra avoir. Or, parce que le texte témoigne de cette idée toute nouvelle, c’est-à-dire le déplacement culturel à la québécoise, celui-ci apprête les conditions de possibilité d’un nationalisme nouveau qui se fait déjà quelque peu sentir et qui, espérons-le, n’ira pas plus loin. La réémergence du «québécois de souche», en porte à faux avec la nouvelle nomenclature, vient prouver la tentative de recentraliser la préséance culturelle du Québec dans le Québec. Et pourquoi pas l’idée d’une constitution québécoise ? Parce que selon le rapport «la véritable culture commune au Québec ne serait pas la culture québécoise, mais une «citoyenneté interculturelle» à fabriquer de toutes pièces à partir de chartes de droits sacralisées[2][2]». Ainsi s’impose une nécessité impliquant ce qu’est réellement la nature du Québec lorsque que le terme originel de québécois se retrouve sémantiquement précisé comme «canadien-français». Tout ceci démontre que le «pure laine» n’est pas, ou plutôt n’est plus le centre même de l’intention culturelle c’est-à-dire, il n’a plus la prééminence de sa propre culture. Perdre sa culture, je ne crois pas que cela arrive. En revanche, la superposition des cultures, qui dans l’espace social existe depuis longtemps et s’est affirmée dans le rapport, en indigne plusieurs.
Avec Montréal comme ancienne capitale économique du Canada, cosmopolite et diversifiée, l’immuabilité du multiculturalisme est vraie aussi pour le Québec. Devenir des Gaulois contre la pensée multiculturelle s’avère suicidaire au plus au point et annonce une fragmentation de la culture au Québec. À vouloir tout dire, il n’y a rien d’alarmant dans ce que le multiculturalisme s’acharne à commenter. De plus, il n’y a rien de troublant dans le dévoilement des minorités culturelles au Québec : elles existent d’ores et déjà depuis des lunes. Que ce soit la massive immigration irlandaise de 1847, celle des Italiens débutant en 1880 ou encore des multiples métissages entre les premières nations et colons dès le XVIIe siècle, le Québec mise à part son origine française certaine, est issu de l’immigration comme moteur démographique puis culturel. Pourtant, l’urgence, l’inquiétude et la peur se sont manifestés dans l’inconcevable, c’est-à-dire que la Commission aussi bénigne qu’elle puisse avoir été — malgré engouement et la réceptivité accrue durant toute sa programmation télévisuelle— a donné l’impression qu’on a spoliée la précellence du Québec. En d’autres termes, l’exclusivité de n’être comparable qu’à soi-même, qu’entre Québécois. Alors que le Québec n’a pu échapper à toute comparaison dans l’expérience de son histoire le spécifiant comme l’unique d’Amérique ; de l’unique canadien-français du Bas-Canada à l’unicité linguistique en Amérique du Nord, le voilà dévoilé comme une culture parmi tant d’autres, entièrement incluses.
Non seulement le rapport restitue une histoire qui ne semble pas être la nôtre, du moins celle qui concerne les canadiens-français, mais de plus, il provoque un nationalisme contrarié. Le scandale réel n’est pas dans le déplacement de la culture, ou autrement dit, dans la place que doit faire le Québec aux autres cultures en se souciant de leur bon fonctionnement. La problématique se situe plutôt dans la réflexion sur ce que deviendra dorénavant le nationalisme au Québec, l’individu qui se définit par la «souche» qui généalogiquement le spécifie.
Le nationalisme qui vient
Ce qu’il faut protéger c’est la langue certes. Or, le cloisonnement culturel ne permet en rien le devenir et encore moins la possibilité de rétablir sa prédominance. Les sociétés accèdent dorénavant au passage obligé, à «l’ère métisse» pour paraphraser Jean Claude Guillebaud. Par contre, ce qui inquiète, c’est la renaissance du nationalisme, plus fort, plus drastique, plus «ségréguant».
Que ce soit l’autonomisation de l’action démocratique et sa crainte d’une trop forte immigration au Québec, d’un projet de constitution-citoyenneté ou de l’abolition d’accommodement aux minorités chez les autres partis, c’est une toute nouvelle figure qui semble venir à l’horizon.
Si on qualifie le projet d’une constitution et d’une citoyenneté québécoise comme l’entend le provocant projet de loi 195 voilé d’une tentative de communautarisme ou de xénophobie[3][3], la peur des immigrants reçus est de voir se concrétiser une deuxième classe de citoyen alors que ce projet «inclusif» se voyait être rassembleur. Toujours est-il que cette intention semble chez certains Québécois proposer une partition sociale. Cette nécessité facilement perceptible au Québec d’une main mise sur sa propre culture s’illustre non seulement par ce projet, mais aussi par d’autres phénomènes comme l’émergence d’un nouveau parti indépendantiste. Le PI par exemple qui décrit bien dans son programme «abolition des accommodements religieux et le contrôle plein et entier de l’immigration» et l’officialité de la langue française partout sur le territoire. L’excès et l’immodération des résolutions ont donc été atteints. Cette démarche s’est écartée de la notion «souveraineté-association» encore plus de la bévue des «votes ethniques» d’antan. La radicalisation des positions, que soit l’extrême PI ou le constitutionnalisme du PQ renvoie à cette sensibilité culturelle, celle de vouloir enfin spécifié le nationalisme québécois, ou plutôt ce qu’entend être un citoyen québécois au XXIe siècle dans l’ère d’une nouvelle modernité, celle du métisse, de l’imbrication et la fusion des cultures. En effet, le nationalisme dans l’insécurité de sa culture s’est produit et se produit toujours avec un renversement des positions à travers un renouvellement de l’identité québécoise, mais cette fois-ci en naissant à droite. Voilà la nouveauté ! La dyade droite-gauche apparaît au désormais comme un concept suranné et épuisé de sens alors qu’il est difficile aujourd’hui d’aiguiller avec exactitude les tendances politiques. Or, il demeure difficile d’ignorer l’ascension d’une certaine idéologie qui pense le Québec souverain et son identité culturelle à droite et disons-le dans un conservatisme palpable et vivant. La défense de la langue et de la culture à longtemps parut être le fer de lance du social, de la gauche, des souverainistes, comme vous voulez. Certes, aujourd’hui le discours provient d’ailleurs ou plutôt change d’origine. Il y a dans le Parti Québécois ses pluralités des positions politiques qu’elles viennent des fervents socialistes ou des purs conservateurs, mais l’émergence du PI ou la radicalisation des groupuscules d’extrême droite dessine une nouvelle perspective politique de l’identité québécoise et son appropriation. En revanche, il existe une seconde inquiétude qui ne semble pas avoir été arguée. Des «cyber-discussion» sur le rapport remis par Gérard Bouchard et Charles Taylor ont alimenté les forums extrémistes comme Stormfront ou la Fédération des Québécois de souche (FQS). Une croix celtique à côté d’une fleur de lys illustre l’excessif, mais laisse clairement constater qu’un amalgame d’idée tenant des propos pour les blancs francophones et l’anti-immigration[4][4] survie et grandie résolument. Voici le pire dans l’éventail des idéologies nationalistes. La panique aujourd’hui n’a pas lieu d’être. La réflexion quant à elle se doit de demeurer. Où en sommes-nous sur l’idée que l’on se fait de soi ? Qu’est le nationalisme québécois aujourd’hui ? Question sans réponses ou singularité évidente ? Que peut-on dire du «nous»?
Sans crier à une intolérance qui vient, le Québec semble avoir choisi une toute autre direction dans ses discours concernant sa position sociale et culturelle, et on y exclut l’extrême mentionné plus haut. Ces impopulaires accommodements ont permis peut-être d’ouvrir la brèche de quelque chose qui, latent chez nous, puis pensé à voix haute, n’attendait que ressortir puissamment. Quelque chose que jamais on n’aurait cru voir se produire au Québec, une sorte de droite qui se sustente. Enfin, Daniel Turp disait en pressant bien sur le «bobo» que l’exigence linguistique au Québec se doit d’être raisonnablement nécessaire.
[1][1] Mathieu Bock-Côté, «Un texte très inquiétant», La Presse, 29 mai 2008.
[2][2] Ibid.
[3][3] Guillaume Bourgault-Côté, «Projet de loi sur l’identité québécoise – Le B’naï Brith accuse le PQ de xénophobie», le Devoir, 26 octobre 2007.
[4][4] Caroline Touzin, «La Toile, lieu de rencontre des néonazies québécois», la Presse, 9 juin 2008.