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Le jour où Wall Street est devenu socialiste est un titre révélateur d’un article de Frédéric Lordon paru dans le Monde diplomatique d’octobre dernier. Pour sauver les banques du chaos, l’État qui avait été évincé de toute la «nature économique», c’est-à-dire chassé d’un mythe selon lequel le marché se régulerait de manière autonome, est devenu la seule bouée de sauvetage possible pour un désastre duquel on ne voit poindre que la pointe de l’iceberg. Ici, rien n’est nouveau. Dans le même ordre d’idée, The Economist du même mois s’inquiétait d’un retour massif de nationalisations dans la sphère bancaire. Cette angoisse esquisse parfaitement la lutte que se donnent les intellectuels à l’égard de la défense ou de l’opposition vis-à-vis libéralisme actuel. Ainsi, on revisite du coup les grands savants de la pensée économique comme Smith, Ricardo, Keynes et surtout Marx.

Peut-on refonder la doctrine néolibérale ?

La réponse est un truisme, non ! Pas plus que l’on ne peut freiner la mondialisation. Pendant des décennies, toutes idées d’altération, de changement, de réforme de la doctrine libérale ont semblé être impossibles puisqu’elles se sont heurtées violemment aux principes si naturels soient-ils de l’autorégulation des marchés et de la création de la valeur par la consommation. Les tares maintenant dévoilées, ont doit penser le monde qui vient en fonction d’une dégénérescence du système. La libéralisation des échanges –et l’évènement historique expérimenté aujourd’hui parle de lui-même- a intrinsèquement nuit aux salaires et aux protections sociales (cf. retraite) puisque la doctrine, allant de soit, amenait des millions de gens à s’endetter pour préserver ce qu’il ne détenait pas réellement : leur pouvoir d’achat. Le Krach de 2008 pour parler avec Serge Halimi a de profondément différent avec les autres turbulences financières antérieures la question de l’idéologie. Ce séisme financier révèle une question morale non pas dans le renouvellement du partenariat étroit avec l’État, mais le rôle péremptoire du consommateur. «La main invisible» qui agençait la dynamique économique pour la rendre authentique et harmonieuse a décidément été profondément entaillée. La science économique a toujours depuis été pensée sous l’angle économiste en affirmant qu’elle était exacte dans son inexactitude, totalement alambique, truffée de subtilités de sorte qu’on a écarté la possibilité de faire l’épistémologie de la science économique. Autrement dit, de se poser la question de manière réflexive ce qu’est l’économie en tant qu’elle est, avant bien même de la saisir sous des argots comme «la balance des paiements», «la circulation du capital» ou «des réglementations fiscales». Comment peut-elle servir le bien public ? Certes, les alertes pullulent depuis des années, la sourde oreille a eu raison de la rénovation du système. Dès lors, on sait que toutes les sciences étant les filles de leurs temps, elles croient dans l’époque où elle réside, incarner la vérité alors qu’on sait fort bien que l’histoire quant à elle en fera le démenti. À voir l’urgence qui s’éveille, on se demande aujourd’hui où est donc la gauche ?


Une gauche spectrale

La symbolique est a son plus haut niveau lorsque l’on constate la crise politique au sein du PS (Parti socialiste) français quant on entend l’équipe Royale bruyante comme un éléphant dans une boutique de porcelaines remettre en question les fondements du Parti. Alors qu’elle a déclaré auparavant avec Bertrand Delanoë qu’être libéral et socialiste demeure totalement incompatible, la gauche se questionne aujourd’hui sur l’orientation libérale de Royale, et de fait, sur celle de Martine Aubry, sa concurrente. Bref, pour résumer la situation, la gauche en France, comme au Canada –si on considère notre gauche arrimée au centre- est tout aussi en crise que le marché. Autrement dit, sans réveiller les fantômes trotskistes, maoïstes et marxistes, on se demande où se situe le contrepoids de l’idéologie dominante. Alors que l’évolution idéologique historique du XXe siècle était binaire, elle semble aujourd’hui presque unitaire et décousue. Où est donc la gauche ? Pas l’utopiste, mais celle qui était la titulaire des bonnes consciences sociales. La gauche n’est plus Marx, l’évidence est présente d’elle-même. Or, le côté social de la médaille semble être complètement oblitéré. Elle est soit pervertie par la radicalité idéologique, ou soit inexistante. Il faut un contre-pouvoir pour réorienter clairement la trajectoire économique. Après la raison d’État, c’est la raison libérale qui s’est diffusée indépendamment de toute instance nationale pour tisser des liens économiques et non sociaux. Cela dit, les trois monstres de l’automobile américaine, rappelons-le, piliers culturels de la société étatsunienne sont venus quérir au Congrès un prêt-relais et se sont manifestement embourbé en déployant leur aisance financière personnelle. La démesure est retournée à Détroit les poches vides.

La preuve des fautes du libéralisme est en ce qu’elle croit d’elle-même. En d’autres termes, la philosophie libérale appliquée par l’économie entend le libre-marché comme facteur d’harmonisation de toute économie basée sur cette doctrine et renvoie directement au principe de richesse. Nul besoin de citer l’ouvrage d’Adam Smith à cet égard. Une harmonisation dit-on produite par la production des richesses par les consommateurs. Or la doctrine ne sait pas pensée elle-même fautive ou coupable, elle s’est crue en tant que loi. La vraie question du libéralisme tant dans sa connotation «néo» ou traditionnelle se retrouve dans la paupérisation, une condition qu’elle a entretenue. Par quoi, une dégression de la condition de vie prescrite par sa propre philosophie où le pouvoir d’achat prévaut sur l’endettement à complètement tronçonné la cohésion sociale. Vulgairement, la prospérité s’est paupérisée. Le laisser-aller est donc aussi visible par cet éclatement en Bourse que les faillites multiples des particuliers. C’est le cas américain, c’est le cas symbolique.

On ne demande pas de lire le Capital. Aujourd’hui, encore quelques-uns croient en l’appropriation des moyens de production de sorte à conduire par la révolution le peuple vers le bonheur de l’égalité, c’est le vocable marxiste par excellence. Plutôt, il faut peut-être penser le libéralisme sous l’égide du social, c’est-à-dire de rendre au libéralisme l’essence même de sa philosophie, le social et le citoyen. La lutte intellectuelle est commencée depuis, et c’est maintenant le moment d’ouvrir le siècle.