«Le monde moderne est plein d’anciennes vertus

chrétiennes devenues folles»

Orthodoxie, 1908, G.K. Chesterton

Voilà que beaucoup, beaucoup et beaucoup d’encre a déjà imbibé les journaux et les quotidiens québécois depuis la parution du fameux rapport Bouchard-Taylor. Sans en critiquer l’essentiel, puisque tout dans l’espace du possible a été dit. Que ce soit dans «l’abstrait et le fumeux», dans l’insensibilité des «égalités des sexes» ou encore qu’on rappelle les «angles morts» non étudiés par la commission, je m’abstiendrai de parsemer mes commentaires à défaut de m’épuiser, et plutôt, je recentrerai la lecture sociale de la réalité contemporaine du Québec vis-à-vis ce complexe «ethico-religio-laïc».

Ce que l’on peut nommer comme phénomène des «avatars» de la culture laïc n’est pas encore arrivé au Québec, mais déjà il est pensé et réfléchi.

Connaissons le paradoxe. La laïcité est d’abord issue de l’espace chrétien dans la mesure où cette chrétienté a pu engendrer la démarche d’un combat contre elle-même, en d’autres termes, conforter une logique de laïcisation –neutre— des institutions suite aux deux Révolutions. Le laïcisme n’est donc pas chrétien, mais ce dernier a permis la condition de son émergence. C’est le XVIIIe qui marquera par ses «Lumières» éclairant la philosophie du droit kantienne ou lockéenne, la mise en valeur de dispositions visant à soustraire dans différents espaces de la sphère sociale l’ecclésia à une laïcité, bref, à l’exclusion du clérical dans le politique. En d’autres mots, «la laïcité exige [...] qu’il n’y ait pas de lien organique entre l’État et la religion[1]». Ainsi, il aura fallu une religion unique pour qu’elle-même se voie être exclue par l’État qui l’avait auparavant épousé.

Sur la laïcité

La laïcité est une réalité «complexe et évolutive» signifiait René Rémond ; tellement évolutive que celle-ci voit ses multiples définitions la dépasser, la transcender. Comment donc inclure in fine cette norme dans le paysage sociale ? Pour qu’il y ait laïcité, il faut a priori une volonté et une impulsion désirant laïciser l’espace social. Croire qu’il en est ainsi de manière naturelle et sans compromission, que l’idéal naît de lui-même, c’est croire sans effort en quelque sorte à un acquis inexistant, factice. Pour que laïcité il y ait, il est nécessaire d’être civilement garant de son expansion, de sa forme et de sa résultante. En effet, non seulement l’épuisement de la force historique des religions –fondamentalement en Occident— a permis de penser l’État dans sa configuration organique et institutionnelle la plus simple et la plus neutre, mais encore faut-il permettre une compatibilité et une harmonie entre la démocratie et la laïcité. Maintes institutions au Québec, par exemple la modification du statut confessionnel des commissions scolaires par le décret de la loi 118, se sont recyclés dans l’imago laïc. Le «jamais plus la religion» au profit des «cultures et religions» a semblé clore le débat. Plutôt, cela l’a alimenté profusément. En revanche, l’urgence qui guette, celle d’une laïcité accomplie, palpable et présente dans ces dynamiques sociales et perceptibles dans un espace qui dépasse les cadres institutionnels, est encore très loin d’être résolue. On ne peut pas se targuer d’être devenu laïc, encore moins de vouloir l’être lorsque rien au Québec n’est forcément laïc. Qu’il y est une croix ou non à l’Assemblée nationale de rend pas hommage à la religion, pas plus que sa suppression déifie la laïcité. Par contre, s’il est urgent de penser l’État laïc comme possibilité d’apaisement des tensions culturelles et de repositionnement des tâches politiques, sociales et culturelles, notons que la réconciliation entre pluralisme et démocratie restera un passage obligé pour permettre une ouverture convenable vers une laïcisation probante de l’État, de l’espace socialement défini. Mais, que veut-on vraiment ?

Avant tout, la laïcité demeure le devoir de discrétion de toute religion de s’exclure de l’espace public dans le respect de l’ordonnance civile. Soit. Mais à quel prix ? Ceci n’est pas une exclusion, et justement ne doit pas en être une. Sinon ce serait se soustraire à des semblants de protectionnisme culturel en porte-à-faux avec le pluralisme nécessaire qui tant bien que mal s’accroupit à une démocratie vacillante aux définitions multiples. Le monisme culturel serait exaucé ! Disons qu’il est nécessaire puisque le pluralisme demeure notable et que non seulement il se voit être défini premièrement par la laïcisation, c’est-à-dire que l’espace neutre vide de toutes tendances religieuses propose la démarcation claire entre un religieux au pluriel et l’espace public qui le supporte, et deuxièmement qu’un pluralisme «harmonieux» renforce et cimente la pertinence du laïc. Il ne peut pas y avoir de laïcité sans pluralité, et le pluralisme quant à lui ne s’exprime pas dans la différence culturelle dépourvue de tendance laïque. La «différence» confirme donc la nécessité d’une laïcisation, si tel est le souhait de la majorité.

Mais attention, le terme Laïc ne prétend pas l’irréligieux, mais plutôt l’areligieux, l’absence d’arbitraire et d’amalgame religieux. Sa sémantique renferme un sens plus rigide. Ainsi, du grec Λαϊκός (laïkos) signifiant peuple, renforcé par le laicus latin se référant à tout ce qui appartient au peuple qui n’est pas ecclésiastique, la laïcité n’est qu’a priori que la réappropriation de l’espace public par le citoyen. Or, aujourd’hui chaque citoyen est d’ores et déjà plus qu’un citoyen, mais l’exemple parfait d’un être tout sauf ce qu’il n’est pas : juif, sikh musulman, protestant, hindous. Ce pluralisme est donc immanquable dans le champ social. Encore faudrait-il être capable en tant que citoyen d’inhiber voire de se défaire de son ancrage culturel et religieux. Une des difficultés se définit ainsi : dès lors que l’on constate la nécessité d’un espace public dit laïc, il est en pratique difficile de concevoir un distinguo aussi clair et radical entre le neutre public et le religieux privé dans le corps social, du moins, ici. Autrement dit, comment réussir dans le contexte diversifié qu’offre le Québec à concerter d’une part, les consciences culturelles, et de l’autre côté, faire respecter les normes de l’ordonnance sociales et éthiques ? Il se développe ainsi une puissante culture vis-à-vis ce respect des normes et des directives issu du droit commun et des libertés individuelles qui brouille la préséance du droit au religieux et du «droit aux droits».

L’instauration d’une culture laïque qui tend à sortir cet épiphénomène de l’exclusion et d’imbriquer une laïcité dynamique, dont l’ouverture et l’accueil exaucent la démocratie, voilà ce qui en est de la «laïcisation ouverte». Ce concept critiqué par certains comme antirépublicain –alors même que le Québec ne se réclame pas comme une République- se verrait mal être incorporé à n’importe qu’elle constitution ou chartre quelconque. En effet, ce laïcisme semble incontournable dans notre société, mais paradoxalement, il se saisit au Québec d’une manière dont la difformité est analogue à son incompréhension. Ce qui nous dépasse, c’est le contexte unique qui construit l’histoire, et notre tentative de concilier la tradition démocratique de l’égalité dans la différence, et celle d’un régime social surpassant les cultures et le religieux pluriel.

La laïcité : une religion civile ?

Comme l’accoutumance à la charte des droits et libertés, la laïcité semble s’incarner d’une façon bien plus réductrice qu’elle ne devrait l’être. Où encore existe-t-il deux différentes laïcités : celle qui exclut le religieux et celle qui s’organise comme une «religion civile»? En effet, c’est cet écartèlement des minorités culturelles vis-à-vis cette sorte de croyance civile presque doctrinale qu’introduit la laïcité qui tend à reconsidérer la primauté anticléricale oui, mais aussi areligieux. Cet épanchement de l’idéaltype démocratique, parce que le processus premier de laïcisation — aussi anticléricaux que nous puissions être, et encore dans une certaine mesure nous ne le sommes plus vraiment – nous différencie de l’Église vis-à-vis l’État, il est maintenant pensable non pas contre le clérical, mais toutes autres différences religieuses dans la sphère publique. Évitons les interférences.

L’exemple de l’institution scolaire reste à lui seul probant. Le laïcisme des lieux de l’enseignement a paru incarner à lui seul ce que la laïcité de l’État pouvait profondément être. Mais le processus ne s’arrête pas là. Nous avons à faire face aux mêmes dissidences qu’a expérimentées la France. Semblable au caractère plurivoque que laissait entendre le Ministre de l’Éducation nationale en France vis-à-vis la neutralité des lieux scolaires où Lionel Jospin demeurait flexible en regard du débat sur le «foulard», nous traversons ces évènements avec la même fougue, mais dans des termes différents. Cette «laïcité ouverte» indéfinie par ses sens multiples se veut maintenant un construit culturel qui rend compte de sa priorité politique.

Si l’élan démocratique semble emporter avec lui en toute immuabilité le caractère laïc des sociétés, un passage obligé, cette fixité n’est-elle pas interprétable dans un contexte extérieur à la démocratie ? Comme la question de la laïcisation est pensable dans l’angle de la question sur la modernité, l’ingratitude signifiait Finkielkraut est dans ce paradoxe du «tout ouverture» sur le monde en même temps qu’un repli sur soi. La modernité a-t-elle donc cessé d’être moderne ?

Où en sommes nous?

Être pieux et contemporain, est-ce probable ? La modernité a peut-être bien imposé ce passage obligé d’un État clérical à un État laïc quand on discute des premières tentatives laïc. Puis, les nouveaux modernes ont voulu une neutralisation de l’espace public en ostracisant la différence à l’avantage de la culture unique et démocratique de l’impartial, la laïcité. D’un côté, on désire l’espace lisse, parfait dans sa neutralité et fonctionnel dans son champ d’action et de l’autre une culture plurielle et facilement particularisée.

La laïcité donc n’est pas une «revisite » de la démocratie, mais plutôt ce moyen de ne pas l’oublier.


[1] Charles Taylor et Gérard Bouchard, Pourquoi la laïcité ouverte ?, le Devoir, 24 mai 2008.