Penser la maladie, c’est penser hors de ce qui suggère la santé, de disposer du risque qui nous rend à la fois fragile et vulnérable. Dans sa manière occidentale, la culture médicale a su produire un savoir hermétique unique sur l’homme et s’y est construite autour. Cette culture a su cartographier depuis des siècles l’humain comme sujet visiblement mortel mais surtout en annonçant les découvertes médicales qui détermineraient notre existence. Cette petite réflexion est simple. Elle pose la question de la maladie, en l’occurrence du cancer comme première cause des décès au Québec, comme fatalité ou comme unique moyen d’absorber l’homme et le réfléchir qu’en termes pathologiques. Somme-nous devenu des «homo-male habitus», des êtres reconnus comme conditionnels aux souffrances et aux contagions qui nous excède ? La médecine fait mourir plus longtemps disait Plutarque. Ainsi, quel est donc notre sort ?

Découvrir

La formule semble être commune au XXI siècle. En effet, alors que l’on constate avec aisance le progrès technologique évoluant de manière exponentielle -on parle même «d’hypertechnologie»-, la connaissance technique quant à elle dépasse désormais les cadres suggérés a priori, c’est-à-dire que la limite ne s’imposant plus à la technique elle-même, celle-ci contribue plutôt à la production et à la reproduction de la culture technique. Cet état de reproduction possible dans la technique et dans son perfectionnement renvoie directement aux soucis éthiques et moraux du progrès de l’espace technologique et scientifique sur l’humain. Sans trop d’ambages, il est nécessaire de réitérer cette notion soutenant l’illimité du potentiel scientifique, qui décidément se heurte aux contingences de notre existence, la maladie pour être plus précis. Dans le même ordre d’idée, il est difficile de demeurer des spectateurs indifférents aux phénomènes d’une société de progrès qu’elle touche les nanotechnologies ou la mécanique aérospatiale, dès lors que nous contribuons grandement à son émancipation. La question se situe dans cet ordre : alors que nos modes de socialisation s’accroissent de plus en plus à travers une organisation sociale dite «médicalisé», où le progrès médical est la mesure étalon en quelque sorte de notre progression scientifique en générale, par quel moyen peut-on juger et valider notre propre connaissance -celle de l’homme combattant pour la vie depuis des millénaires- alors que l’on découvre du même coup une myriade de composantes de nature chimique ou naturelle, complexes ou simplifiés, d’objets, etc. qui comportent des risques pour notre vie? En d’autres termes, alors qu’on tend à vouloir prolonger notre existence par les biens fait du progrès médical, on découvrirait en même temps certaines conditions à première vue inoffensives pour notre quotidien qui somme toute mettraient notre vie en danger ; en danger de nouveaux éléments qui puissent faire obstacle à notre existence : parfums, produits laitiers, plastiques composites, désodorisants, etc. Bref, les molécules en sont infinies. Par exemple, l’émergence de la nosologie –où le classement des maladies, syndromes, remèdes- a permis et permet toujours d’introduire la fonction sociale de la médecine. On délimite ainsi les maladies, on les catégorise, on se les approprie, on les classifie pour en faire des rendus sociaux. Dans cet ordre d’idée, nous retrouvons un article de Louise-Maude Rioux Soucy paru dans Le Devoir où elle affirme d’entrée de jeu que l’on peut magasiner son cancer à l’épicerie[1].

Le soulagement

Alimentation et maladie, l’idée est paradoxale. Alors que l’on connaît les succès du savoir scientifique, en l’occurrence précisément ceux de la médecine qui se produisent au grand jour, on tend du même coup à conforter l’image même de notre fragilité. C’est le vulnérable de l’existence qui semble-t-il demeure entre les mains rassurantes du médical. Simplement, produisons-nous notre propre mal qui se retrouve cerné par la science ou encore faut-il préalablement qu’il y est médecine pour penser l’idée de maladie, souffrance et douleur ? Le cancer quoi qu’ambivalent par le sens même qu’il porte avec lui est comme pour d’autres déficiences biologiques graves telles le VIH ou la malaria, un obstacle au médical. L’homme malade, en danger ou mourant n’est-il pas hors de la santé ? L’inconvenance de la souffrance[2], de la maladie n’est-elle pas résistance dans notre société occidentale. L’interdiction à la douleur n’est-elle pas constamment réitérée au profit du soulagement? En effet, notre organisation sociale, saisi par l’angle médical, a bel et bien construite une philosophie du soulagement et de la négation de la douleur. Cette pensée s’appuyant sur la possibilité profusément curative de la médecine au détriment de la souffrance a permis, et nous en sommes les protagonistes, de considérer non seulement la mort, mais la maladie comme un interdit, un tabou social qui mine le parcours de l’existence. Sans marginaliser les personnes «malsaines», les malades, les impures ou les morbides, n’y’a-t-il pas là le lieu d’une récurrence dans le discours de la mise en garde ? En d’autres termes, la permanente rhétorique du risque, ou plutôt du spectre de la maladie et de la mort possible n’est-elle pas aujourd’hui plus ubiquiste que jamais? Ensevelie par le discours du risque et du probable, nous nous sommes retrouvés encastré dans l’architecture médicale de l’interdiction de souffrir. «Laisse-moi souffrir et rêver» disait Victor Hugo. Voilà donc l’essentiel. Nous sommes tous des malades probables, latents, différenciés par les gravités propres à chacun, et nous sommes tous du même coup soumis à l’interdit de la maladie, et plus encore de la mort. Ainsi, il faut tenter d’exister le plus longtemps, sans compromission. Le cancer joue ce rôle.

Du cancer aux cancers


Médicalement parlant, l’idée de cancer est d’abord intériorisée, c’est-à-dire qu’au tout début, qu’il soit latent ou non, il prolifère dans l’organisme à une certaine période de sa vie. Le cancer, comme toutes autres maladies, est individuel et unique par expérience en chacun de nous. Or, les avancées du savoir scientifique laissent suggérer que le cancer peut être provoqué non seulement de l’intérieur (dégénérescence des cellules, hérédité issue des gènes, etc.) mais qu’il peut a priori être produit de l’extérieur, c’est-à-dire par des composantes exogènes, qui par la suite contaminent l’organisme humain. L’exemple est probant, «actuellement, on estime à 30 % le nombre de cancers associés à l’alimentation, soit environ deux fois plus que ceux liés à la génétique[3]». Ceci alourdit donc la liste des possibilités des causes du cancer et démontre d’emblée la fragilité humaine contre son propre savoir scientifique. Cette idée laisse donc croire à une conception du cancer qui n’est plus médicale seulement, mais qui dépasse ses propres frontières en se retrouvant dans le social, dans la culture et dans nos mythes. Cette même idée renvoie donc à la multiplicité des définitions du cancer entre être ici et là-bas, entre l’extérieur et l’intérieur. Dorénavant, le cancer peut-être en nous comme il peut, loin de notre corps physique, le pénétrer et y «germer». Le spectre de la mort, c’est le cancer ! Il se déplace, pullule, grandit. Désormais, l’espace d’origine de la fonction de la maladie a dépassé le lieu du corps humain. Ainsi, les frontières élargies de sa définition rendent difficile le travail qui vise à circonscrire le mal, il provient de partout.

En France, un grand rapport national rectifie les causes premières du cancer en les situant non pas dans l’environnement, mais surtout dans notre mode de vie[4]. Tabac, hormones, alimentation, etc., stimulent donc les causes. Le quotidien serait-il devenu ainsi cancérigène, un aperçu du trépas ?

L’intérêt demeure donc spécifié et incarné dans cette «sortie» du médical pour être articulé dans le social. On avise, on publicise le danger pour permettre l’information d’être absorbée. L’information du danger visant à alimenter la conscience de notre vulnérabilité. Contraception, VIH, cancer du sein, fibrose kystique, etc., sont des exemples de spectres qui redéfinissent notre position sociale en tant que sujet fragile et à risque, dépendant du savoir médical. Comme disait Michel Foucault, «il est question du regard», celui qu’on porte sur la maladie et la mort par l’existence de la médecine, la clinique, etc.


En définitive, sachons que le cancer témoigne peut-être, malgré notre potentiel grandissant, de notre incompréhension de la maladie -du cancer ou des cancers- et de son caractère multiformes. Le déplacement puis l’appropriation de la maladie par le social laisse peut-être à penser que la mécompréhension de ce phénomène trouvera une nouvelle explication, car certains, ne l’oublions pas, indiquent que s’il y a maladie, il faut essentiellement qu’il y ait médecine pour la reconnaître et la circonscrire. Sommes-nous de facto les propres artisans de nos maladies? La vie est-elle réellement, sans alarmisme, une maladie mortelle ?


[1] «Votre cancer en vente au coin de la rue», Louise-Maude Rioux Soucy, Le Devoir, 17 avril 2008.

[2] Philippe ARIÈS, «Essai sur l’histoire de la mort en Occident», Édition du Seuil, 1975, p.27.

[3] «Biochimie – Prévenir le cancer», Ulysse Bergeron, Le Devoir, 26 novembre 2005.

[4] «Les premières causes du cancer en France», Martine Perez, Le Figaro, 14 octobre 2007.